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Jeu vidéo et scénario, Technique vidéoludique

The Witcher 2 : analyse du scénario (acte I)

Le célèbre CRPG de CD Projekt utilise la structure en 3 actes traditionnelle. Un jeu de rôle solo fortement scénarisé peut-il d’ailleurs y échapper ? J’entame une série d’articles dont la vocation première sera d’analyser comment le jeu utilise cette structure, quels en sont les nœuds dramatiques et les spécificités. Le découpage en actes des articles correspond à la structure du récit, et non aux actes présentés comme tels dans le jeu.

Attention, l’article contient des SPOILERS et sera mieux apprécié après avoir joué au jeu.

ACTE I

La partie débute par un prologue, en réalité l’acte I de la structure en 3 actes, qui correspond à la mise en place du récit. Il montre le héros dans son activité habituelle, établit les enjeux, présente l’univers du récit, et aboutit à l’élément déclencheur.

L’accroche

Geralt est accroché. Le joueur aussi...

Geralt est accroché. Le joueur aussi…

On note, dès le lancement, que l’histoire commence in medias res et non par la présentation du personnage dans sa vie « normale ». La première scène, plaçant Geralt à la merci de gardes brutaux, après qu’il ait été fouetté, se situe temporellement après l’élément déclencheur. Ce choix a été réalisé de manière à lancer le récit avec un moment intense. Débuter fort afin d’attraper le joueur. Éviter trop d’exposition dans l’entame. Montrer le torse viril de Geralt. C’est une ACCROCHE. Je trouve ce renversement habile. Les premières minutes n’auraient pas été aussi intéressantes et chargées de conflit si elles avaient eu lieu dans le camp militaire.

Le protagoniste et son monde ordinaire

Dans le donjon, Vernon Roche interroge Geralt, ce qui entraîne, de manière assez linéaire, de petits flashbacks qui servent à PRÉSENTER LE HÉROS DANS SES ACTIVITÉS NORMALES, celles qui précèdent l’élément déclencheur. On y apprend, sans ordre particulier, que Geralt est sorceleur, qu’il prête son épée au roi Foltest, qu’il est l’amant de Triss et partage ses voyages, qu’il souhaite quitter la cour du roi. Les CARACTÉRISTIQUES DU HÉROS sont aussi présentées : épéiste et amant hors-pair, magicien, alchimiste, courageux, résistant à la souffrance, direct, protecteur des faibles (ou pas), etc.

Geralt s'apprête à pratiquer ses activités habituelles.

Geralt s’apprête à pratiquer ses activités habituelles.

Les faiblesses du héros

Les scénaristes prennent soin, au cours de ces historiettes, de montrer au joueur quelles sont les FAIBLESSES de Geralt. Il possède peu de défauts psychologiques ou moraux : un dur à cuire, mais pas un sale type. Néanmoins, son rêve au cours du premier flashback, lorsqu’il dort aux côté de Triss Merigold, nous apprend que des forces menaçantes le hantent. On sent qu’il va devoir se surpasser pour survivre à l’épreuve qui, un jour, l’attend quelque part : la Chasse Sauvage. Autre faiblesse : Geralt n’est plus humain, son apparence est celle d’un mutant. Les gens le craignent et certains éprouvent de la haine pour lui et tous les non-humains. Geralt est rarement accepté avant que les personnes ne le connaissent. Ensuite, il semble très attaché à Triss Merigold, sa compagne. Elle constitue un talon d’Achille exploitable par un ennemi avisé. Un joli talon, mais un talon quand même. Enfin, Geralt est amnésique, ce qui aussi une faiblesse qui peut être utilisée par un ennemi (ou l’auteur facétieux).

La préparation des enjeux

L’acte I est également le moment propice à préparer le joueur aux ENJEUX (ce que le protagoniste risque de perdre s’il échoue et sa valeur aux yeux du héros). Notez bien qu’on ne dit pas encore qu’il peut perdre l’enjeu ; on ne fait que montrer l’importance de celui-ci. Dans le premier flashback, on apprend que Geralt et Triss sont amants et partagent leurs vies. Sachant que Triss sera enlevée plus tard, cette préparation de l’enjeu est nécessaire ; la scène de la tente lui est réservée. De même, le contexte de cet acte I est la guerre. Temeria est sur le point de sombrer dans une ère de combats, du moins en ai-je eu l’impression. Il est montré que Geralt n’aime pas les conflits armés, à cause des victimes qu’ils causent. On se doute que, si possible, et même s’il semble indifférent par moments, il fera ce qu’il peut pour empêcher les grands de ce monde de s’empoigner. Enfin, Geralt tient à la vie et à la liberté, comme tout le monde. Son objectif sera de les préserver. Cet enjeu-là n’a pas besoin de préparation.

Présages et vision de la mort

Il est souvent admis que l’acte I est un bon endroit où placer des PRÉSAGES. Le rêve de la Chasse est un mauvais présage puissant et un élément de préparation. Geralt n’échappera pas à une confrontation avec ses démons. Le cauchemar constitue aussi un outil fréquemment utilisé dans les fictions et impose au héros l’épreuve de la VISION DE LA MORT. Le dragon est également annonciateur de dangers à venir.

Le campement militaire de Foltest

Le campement militaire de Foltest

L’univers

Autre point, l’introduction de L’UNIVERS est réalisée elle-aussi via les flashbacks. Le premier, notamment, montre le campement militaire, dévoile les forces en présence (Temeria et son roi, l’empire, la rébellion…). Même les Scoia’tael font une apparition, dans le troisième. Il est utile, au cours du premier acte, d’introduire les lieux et les personnages les plus importants dans le récit. Ainsi, lorsqu’ils sont mis en scène dans le second acte, le joueur aura déjà assimilé leur existence ; ils n’arriveront pas comme un cheveu dans la soupe.

L’élément déclencheur

Le rythme du premier acte augmente avec les différents flashbacks, à mesure que l’on fait route VERS L’ÉLÉMENT DÉCLENCHEUR. Le camp d’abord, assez tranquille. Puis l’ascension de la tour, l’attaque de la retraite d’Aryen de la Valette. On monte encore d’un cran avec la venue d’un dragon. Une période d’accalmie dans le temple fait penser à une issue favorable avant – bam ! – L’INCIDENT DÉCLENCHEUR :

Un meurtre est souvent un élément déclencheur puissant.

Un meurtre est souvent un élément déclencheur puissant.

Un sorceleur assassine le roi Foltest en présence de Geralt, qui est accusé du crime et mis au cachot. Il doit être exécuté le lendemain. Il est intéressant de noter que l’une des faiblesses de Geralt, le fait d’être non-humain et physiquement « différent », provoque son éloignement temporaire du roi (lequel ne veut pas risquer d’effrayer ses enfants), ce qui permet au meurtre de se dérouler sans que notre héros puisse réagir à temps.

Les scénaristes ont admirablement joué leur coup en caractérisant Foltest avec brio durant tout le prologue. Lors de son assassinat, j’étais touché de sa mort, non seulement parce que j’allais être accusé, mais aussi car j’aimais bien ce roi. Il était orgueilleux, certes, mais droit. Il savait mener des hommes, se montrait courageux face au danger (les tirs de baliste ne le faisaient pas trembler), ne pliait devant personne (il tenait tête à l’émissaire de l’empire), faisait preuve d’une clémence relative (a épargné Aryen de la Valette) et aimait ses enfants. De plus, c’était un homme d’honneur qui m’avait promis de me laisser quitter sa cour. Oh, oh… On dirait que je me suis identifié à Geralt ! On a ici un cas d’identification par la situation.

L’acte I est terminé à ce moment (même si pour le jeu, nous sommes toujours dans le Prologue). Pour moi, il est mené avec brio. Difficile à ce moment de croire que l’on tient un mauvais CRPG entre les mains ! La caractérisation, notamment, est un régal. Mais c’est une autre histoire.

En résumé, l’acte I de The Witcher 2, c’est :

  • Une accroche par un début in media res : Geralt, prisonnier, est torturé et interrogé ;
  • Une présentation du héros dans ses activités « normales » : Geralt est sorceleur, il prête son épée au roi Foltest, il est l’amant de Triss et partage ses voyages, il souhaite quitter la cour du roi ;
  • Une caractérisation du héros : Geralt est épéiste et amant hors-pair, magicien, alchimiste, courageux, résistant à la souffrance, direct, protecteur des faibles (ou pas), etc. ;
  • Sans oublier ses faiblesses : Le sorceleur est un mutant, hanté par la Chasse Sauvage, en couple avec Triss Merigold, et frappé d’amnésie.
  • La présentation des futurs enjeux : Geralt et Triss sont amants et partagent leurs vies, et Temeria est sur le point de sombrer dans une ère de combats ;
  • Des présages annonciateurs des événements à venir, une vision de la mort : Geralt rêve de la Chasse Sauvage, un dragon attaque la citadelle ;
  • La présentation de l’univers : le campement militaire, les forces en présence (Temeria et son roi, l’empire, la rébellion, les Scoia’tael, etc.) ;
  • Un crescendo vers l’élément déclencheur : le camp, l’attaque de la tour, le dragon. ;
  • Un incident déclencheur : le roi Foltest assassiné et Geralt accusé du crime.

Cela clôture mon ressenti de l’acte I, soit le prologue dans le jeu. N’hésitez pas à partager vos remarques. Cet article sera adapté en fonction de vos apports. Je pourrais aussi y revenir au fur et à mesure de mon avancée dans le jeu, car je ne connais pas encore l’histoire jusqu’à sa conclusion, et certains points mériteront peut-être que je revienne ici en prendre compte.

Le prochain article de la série ne sera publié que dans plusieurs semaines, quand j’aurai quitté les rives bou(s)euses de Flotsam.

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Discussion

2 réflexions sur “The Witcher 2 : analyse du scénario (acte I)

  1. Passionnante analyse, qui me replonge dans les premiers moments du jeu. Cet Acte I met bien les choses en place. Et par la suite, ce n’est que du bonheur en prime, avec la puissance décision que l’on connait pour cette série !
    Tu n’évoques pas les liens avec le premier épisode du jeu par contre, est-ce intentionnel ? Dans mes souvenirs, il y avait des références aux événements de The Witcher 1er du nom, autre élément de caractérisation + sensation de quelque chose d’énorme et que les actes du premier jeu auront des conséquences dans celui-ci. Notamment bien exploité via les doutes que Vernon entretient sur la loyauté de Geralt (lié au fait que j’ai aidé les Scoia’tael par le passé ou simple hasard ?).
    Bonne suite de parcours de cette aventure formidable et mémorable ! 🙂

    Publié par Nicolas B. Wulf | 26/02/2013, 17:19
  2. Tu as raison, je passe sous silence les liens avec le premier épisode. La raison est double. 1) Je n’ai pas été très loin dans The Witcher et 2) J’essaie de me focaliser sur la structure de l’histoire. J’aimerais bien aussi parler des choix et de la caractérisation, mais j’ai décidé de ne pas trop me disperser. Bon, les choix vont influer sur la structure, il faudra bien que j’en dise un mot je suppose.

    En tous cas, c’est une expérience intéressante que de jouer en étant attentif à la structure du récit. Merci de ta visite !

    Publié par David Osmay | 26/02/2013, 19:37

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